Entretiens avec Agénore Thoré

Amiens, le 14 septembre 2019.

Je vais être volontairement provocatrice pour souligner un aspect de votre démarche parfois incompris du grand public. Photographier des formes parce qu'on y projette son imaginaire, c'est une pratique somme toute ordinaire. En quoi votre pratique est-elle différente ?

J'y vois deux grandes différences.

D'une part, la pratique grand public dont vous parlez ne consiste pas en un détournement. Il s'agit toujours d'éléments plus ou moins informes, tels que des taches, des traces, des motifs, des masses ou des agglomérats. Autrement dit, des éléments sans fonction préalable. Aussi, cette fonction ne peut-elle être détournée. 

D'autre part, dans ma pratique artistique, l'appareil photo n'est pas utilisé comme mode d'enregistrement du réel mais comme mode de création à partir du réel. En effet, la pratique grand public dont vous parlez est un simple enregistrement de formes. Elle résulte souvent d'une découverte fortuite, et l'enregistrement photographique ne sert qu'à en conserver le souvenir. Mon imagination ne réagit pas à un réel existant, découvert par hasard, dont je voudrais conserver un souvenir. C'est tout le contraire. Je conçois mes œuvres d'abord en pensées. Ensuite, seulement, je pars à la recherche du support "réel" capable d'incarner l'œuvre que j'ai à l'esprit. C'est très long, cela m'oblige à chercher beaucoup. Puis, j'élabore la technique. Enfin, je choisis les conditions idéales pour réaliser mon shooting photo. Durant ce shooting,  j'affine le rendu imaginaire. 

Amiens, le 28 mars 2015.

Une partie de vos photos m'évoque davantage des peintures que des photos. Comment l’expliquez-vous ?

Cela s'explique de deux manières. D'une part, ma démarche photographique induit une transfiguration du réel :  je crée de l’imaginaire (photo finale) à partir du réel (sujet photographié). D'autre part, je m’intéresse aux techniques photographiques aptes à exprimer le peintre coloriste que je suis : je suis photographe depuis 2004 et peintre depuis bien plus longtemps (1983). Cela a forcément une forte incidence sur ma pratique photographique.

 

Concrètement, comment faites-vous pour obtenir un tel rendu  ?

J’emploie de nombreuses techniques. Souvent, une seule photo mêle plusieurs techniques. Dans tous les cas, j’emploie des techniques qui épurent les formes et saturent les couleurs. Par exemple, pour ma série les Picturales, je joue sur le temps de pose pour reproduire la traînée d’un badigeon de peinture ; je joue aussi avec la balance des blancs (jaune-orangée), l’angle de vue (plongée zénithale), le flou et la rotation de l’image (vue horizontale au lieu de verticale) pour créer une très nette distanciation du réel.

Peut-on dire que dans vos séries Les simulacres, Les picturales et Les poupées vous faites de la peinture avec un appareil photo ?

Ce n'est pas mon intention première, ni ce qui motive ma démarche. Cependant, cette dimension picturale est très présente dans certaines de mes séries photos, en particulier dans celles que vous citez. Donc, oui on peut le dire, sous réserve de ne pas généraliser cette idée à mon corpus ! 

Pourquoi faire de la peinture avec des matériels photo ?

Parce que le réel devient alors un matériau, non pas un sujet ; parce que j’ai un besoin de couleur et d’esthétique, que les techniques traditionnelles en photo ne suffisent pas à combler ; parce que photographier le réel de manière objective m’ennuie.

La photographie est-elle un second choix ou, au contraire, un choix qui vous correspond davantage ?

Ni l’un, ni l’autre : je suis autant peintre que photographe. Dès que j’ai eu un appareil photo en mains, j’ai su que je deviendrai un photographe. De même, dès que j’ai eu des pinceaux et de la gouache, j’ai su que je serai un peintre. Avant d’être un photographe ou un peintre, je suis une coloriste. Lorsque j’étais enfant, je le savais déjà : je me souviens du plaisir que j’ai éprouvé lorsque, quand j’avais 10 ans, mes parents m’ont offert des crayons de couleurs aux couleurs superbes. La simple vue de ces couleurs me donnait une intarissable envie de créer.

Quelle différence faites-vous entre photo et peinture au sein de votre pratique photographique ?

En tant que photographe, le réel est mon matériau. En tant que peintre, l’imaginaire est mon mode d’expression.